mardi 16 octobre 2018

EL CAMBIO (par Victor Mozo)

Mon grand-père, Don Leopoldo Mozo y Andrade

Comme l’année scolaire était déjà commencée quand je suis sorti du séminaire San Basilio Magno à la fin novembre 1965, mon père ne me laissa pas le choix et j’ai dû aller travailler avec lui à la cantine. En fait, ce qu’il restait de cette cantine qu’on avait inaugurée avec beaucoup d’illusions en 1959, dans le même local que ce qui avait déjà été El Cambio, « le coin du peso », comme l’annonçait l’en-tête des enveloppes qu’avait fait imprimer mon grand-père, Don Leopoldo Mozo y Andrade.

Faisant le coin entre Martí et Independencia, le bureau de loterie El Cambio avait d’abord été un magasin général quand il fut fondé par mon grand-père l’aube du XXe siècle, en 1909.

C’était alors un local assez grand avec des comptoirs et des cordes auxquelles pendaient les numéros qui seraient joués durant la semaine. Mon grand-père y avait aussi son bureau comprenant un pupitre sur lequel les piles de son appareil auditif lui servaient de presse-papier. Et sous la vitre qui protégeait ce pupitre, se trouvaient plusieurs photos de José Martí, que mon aïeul avait connu en République dominicaine, pays où était née sa mère et son épouse, ma grand-mère, ainsi que deux de ses enfants. Des années plus tard, une de mes tantes me conterait que mon grand-père admirait beaucoup l’apôtre de l’indépendance.

En plus de la vente de billets de loterie, El Cambio servait de bureau de change, ce qui explique son nom. J’ai vu souvent les vétérans des guerres d’indépendance s’y rendre pour percevoir leur pension. J’étais intrigué par le fait que la majorité de ces hommes, qui ne savaient ni lire ni écrire, signaient avec un « X ». Ensuite, mon père leur faisait appuyer le pouce sur un tampon d’encre pour que leur empreinte digitale serve de preuve.


Mon père, Rafael Mozo Castellanos
dans l'ancien bureau de mon grand-père
El Cambio approvisionnait aussi en billets de loterie quelques vendeurs ambulants qui allaient ensuite vendre à la criée leurs illusions à qui voulait bien les entendre. Il envoyait également des billets dans des villes comme Nuevitas, Florida, Ciego de Ávila, Morón pour n’en citer que quelques-unes. Je me souviens que mon père les rassemblait en paquets qu’il cachetait avec de la cire pour ensuite les expédier par train.

Un beau jour, œuvre de la mal nommée révolution, le bureau de loterie prit fin, avec l’arrivée de ce qui s’appelait alors l’Institut national d’épargne et de logement. Papa a donc dû délaisser la loterie et, pour profiter de ce local si central dont il avait hérité, il décida d’ouvrir ce qu’on allait appeler la Cafetería Mozo. À mon grand plaisir, les billets cédaient le terrain aux boissons fraîches, aux sandwichs et aux sucreries. C’était le bon temps, encore.

La Cafetería Mozo servait de lieu de rendez-vous pour les commerçants des alentours, qui venaient pour y prendre un café ou manger une crème glacée tout en jasant avec papa. Il y avait les Alfredo, dont l’un était propriétaire du magasin de draperies Los Muchachos, et dont l’autre, son beau-frère, dirigeait La Piragua, où on vendait des chapeaux et des vêtements pour hommes. Il y avait aussi les employés de la pharmacie de la Dre García Izaguirre, située juste en face de la cantine, et parmi eux, Pino, père de l’actuel archevêque de Camagüey. Tous ces commerces donnaient sur la rue Independencia. N’oublions pas non plus Balbis, propriétaire de Balbis Electric, ceux qui possédaient la quincaillerie El León, les Koricki, des Polonais, dont la devise était « Chez Koricki, on vend à bas prix », Alfonso Sedrés et son employé Pared, qui possédaient un petit atelier de réparation de montres et de bijoux situé juste à côté de chez nous. Au-dessus de la cantine, vivait avec son épouse M. Pascual, un des propriétaires de la quincaillerie Mimó et amateur de bons cigares. Et à côté, donnant sur la rue Martí, vivait Doña Juanita Revilla, une grande dame, à qui j’ai souvent rendu visite avec mon père.

Durant ma captivité dans les UMAP, beaucoup de ces souvenirs referaient maintes fois surface. Je tombais toujours sur quelqu’un qui me parlait de la cantine et même du bureau de loterie. À plusieurs reprises, ces conversations nostalgiques auront été une consolation pour moi parce que je me disais que j’avais eu la chance de vivre de belles choses, même si ce fut éphémère.

Durant les premiers mois de 1966, ma vie s’écoulait donc ainsi d’une convocation à l’autre, entre les chansons de Charles Aznavour et les émissions captées sur WQAM ou WLCY par ondes courtes. On ne travaillait pas beaucoup à la cantine étant donné qu’il y avait très peu de choses à vendre. L’époque où Andrés nous fournissait en crème glacée de différents parfums qu’il fabriquait lui-même sous le nom de Helados Delicias était terminée, tout comme avaient disparu les boissons Pijuán et les galettes Siré, pour ne nommer que celles-là. Les temps étaient maintenant de moins en moins bons.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire