mardi 27 novembre 2018

ENTRE LA PEUR ET LA FAIM (par Victor Mozo)


La caravane avec ce chargement humain enfila en direction de Doblevía pour ensuite prendre la rue Francisquito et rejoindre la route centrale. Apparemment, l’ordre avait été donné de rouler le plus rapidement possible pour éviter à tout prix que les véhicules s’arrêtent, que certains cèdent à la tentation de fuir et en même temps pour empêcher toute communication avec des passants qu’on aurait pu interpeller. Il régnait un silence que seul le bruit caractéristique des freins à air des camions ZIL interrompait à l’occasion.

Déjà, sur la route centrale, un peu après l’Institut, quelques langues commencèrent à se délier. Non sans méfiance, chacun essayait de parler à son voisin et la question surgissait presque à l’unisson : « Où nous emmènent-ils ? » Une seule idée me trottait dans la tête et j'en fis part à Robertico : « Mon ami, ils nous emmènent à l’UMAP. » Il n’était pas surpris, lui aussi était au courant de ces Unités et de leur mauvaise réputation. Tout à coup, on entendit quelqu’un qui avait à peu près notre âge : « Ils nous emmènent au Mariel pour faire notre SMO dans la marine. » « Tu peux toujours rêver », lui répondit tout de go un Noir beaucoup plus vieux que nous, en exhalant une bouffée de fumée. Celui qui avait dit cela serait fusillé des années plus tard pour avoir abusé de mineurs et il était connu sous le pseudonyme de Perico. Dans le camion, il y avait de tout, du meilleur et du pire, et c’est avec ces types-là que je devrais vivre. Dorénavant, il fallait ouvrir les yeux et apprendre à parler seulement lorsque nécessaire. La peur faisait son travail.

Le trajet devenait interminable. À un moment donné, nous sommes passés par le village de Florida. Le soleil brûlait et les gorges étaient plus que sèches. J’avais faim. Enfin, nous avions tous faim et soif. À un certain moment, la caravane dévia de son chemin. Quelqu’un qui avait reconnu le lieu mentionna que nous allions vers Esmeralda. Un détail sur lequel « Perico » donna rapidement son avis : « Encore une fois, vous vous fourrez le doigt dans l’œil si vous pensez que nous allons servir dans la marine. » Personne ne répondit. Soudainement, le convoi ralentit puis s’arrêta. Le milicien qui nous surveillait pointa sa mitraillette dans notre direction.

Notre camion s’immobilisa devant une de ces huttes qu’on voit parfois au bord de la route. Nous avons entendu dire qu’un des camions de tête avait des problèmes. Nous avons demandé à notre sentinelle de nous laisser descendre afin d’aller chercher de l’eau à la petite maison, mais il a catégoriquement refusé, nous menaçant avec son arme. Finalement, on a permis au groupe du camion précédent de descendre pour aller demander de l’eau. Un militaire vint et donna l’ordre à notre sentinelle de nous laisser descendre. « Vous avez de la chance. S’il n’en tenait qu’à moi, personne ne descendrait de ce camion », s’exclama notre surveillant en faisant le brave. Il était impensable de s’enfuir. Pour aller où ? Pour se cacher où ?

Un fermier apporta une cruche et ainsi nous avons pu apaiser un peu la soif qui nous accablait tant. Ce fut le début de quelque chose qui allait devenir une habitude. Personne ne se demanda si l’un ou l’autre avait telle ou telle maladie. Nous avons tous bu dans le même récipient. L’autre problème, c’était pour uriner : nous le faisions presque sur place devant le regard stupéfait des paysans. Au diable la pudeur !

Au bout d’une demi-heure, le convoi se remit en marche. Dans Esmeralda, en passant devant un parc, un mulâtre maigre qui était dans notre camion profita de ce qu’il ralentissait pour lancer un papier avec son nom et son adresse. J’ai regretté de ne pas avoir eu la même idée, mais je me suis consolé en me disant que probablement personne ne le ramasserait. Ce mulâtre voulait demander de l’aide.

Notre premier arrêt serait l’usine sucrière Jaronú dont on apercevait déjà les cheminées et qu'on atteignit vers 16 h. On nous a fait descendre en nous criant dessus. C’était dans un parc qui me semblait immense et où il y avait partout des soldats armés de fusils.

En compagnie de Robertico, je me sentais en confiance. Plus tard, il me confesserait qu’il ressentait la même chose. Le fait de nous connaître nous réconfortait et le plus important était qu’ils ne nous séparent pas. À la fatigue et à la faim s’ajoutaient l’inquiétude et l’angoisse. Ce que j’aurais donné pour avoir au moins un morceau de pain !

Bientôt, ils commencèrent à faire l’appel dans un haut-parleur et de nouveau les camions se remplirent. On ne savait toujours rien. Entre les cris et les commandements, on nous poussait comme des bêtes qu’on menait à l’abattoir.

J’entendis le nom de Robertico et ma gorge se serra. J’espérais qu’on m’appelle aussi, mais ce ne fut pas le cas. Je l’ai suivi du regard jusqu’à ce que je le perde de vue dans cette foule. J’ai senti mes yeux se remplir d’eau, mais j’ai retenu mes larmes.

Plus le temps passait, moins il en restait. D’une centaine, nous n’étions plus que onze, étroitement surveillés par plus de vingt soldats armés de M-52, baïonnette au canon. Même pour aller uriner derrière un arbre, nous devions être escortés.

Nos regards se croisaient cherchant une explication. L’inquiétude devenait une véritable torture. La faim me tourmentait sans répit et me préparer au pire devenait de plus en plus difficile. En d’autres mots, j’avais peur.

mercredi 14 novembre 2018

VENDREDI 24 JUIN 1966 (par Victor Mozo)



La journée s’annonçait chaude. Je suis allé attendre l’autobus qui nous conduirait au campement militaire à l’arrêt situé presque en face de la cathédrale, coin Independencia et Luaces. Il devait être à peine 5 h 30 le matin et l’arôme du pain sortant du four provenant de l’ancienne boulangerie-pâtisserie El Roxi du Galicien Eulsebio Cal, pas très loin, arrivait jusqu’à l’arrêt de bus. « Je mangerais bien un morceau de pain chaud », me dis-je. Je rêvais éveillé. Ce qui avait été une magnifique boulangerie-pâtisserie ne fabriquait plus qu’un ersatz de pain, distribué selon le rationnement imposé.

En quelques secondes à peine, je me suis vu des années plus tôt dans ce commerce, vêtu d’une chemise bleue, d’une cravate blanche et d’un pantalon kaki, attendant l’autobus no 1 qui allait m’emmener au collège des Frères Maristes. « Chemises bleues et cravates blanches, voilà l’uniforme des Maristes », nous avait dit une fois le frère Julio, recteur du collège. Soudainement, tout me semblait si différent. Le bus no 9 qui me mènerait à ma destination ralentit puis s’arrêta. Sans le vouloir, je commençais à comprendre le sens du mot « préoccupation ».

L’autobus débuta son trajet habituel, traversant des rues. J’avais l’impression qu’il roulait plus rapidement que d’habitude, mais peut-être était-ce moi qui souhaitais le voir ralentir. Quelques têtes rasées m’accompagnaient. « Je n'en connais aucune », pensai-je à regret. Toujours le même air de suspicion. Dans les sièges du fond, quelqu’un cuvait l’alcool bu la veille. « Il est dans un autre monde, me suis-je dit. Tant mieux pour lui. » Je ne sais pas s’il noyait sa peine ou s’il avait fêté.

Il était presque 6 h quand l’autobus arriva à destination. J’en suis descendu sans trop penser à ce qui s’en venait parce qu’en fin de compte je ne pouvais rien y changer. Nous étions à peine une dizaine de personnes. Sans échanger le moindre mot, chacun a remis sa feuille de convocation au militaire qui nous attendait à l’entrée. Si, lors des marches dominicales habituelles, je trouvais qu’il y avait beaucoup de monde, cette fois le vaste terrain était presque entièrement couvert par une marée humaine quasiment immobile qui essayait de savoir où aller. Ce 24 juin 1966, nous étions probablement plus de mille. En cherchant un visage connu, j’ai rencontré un vieil ami d’enfance.

– Et toi, pourquoi ils t’ont appelé ? lui ai-je demandé.
– Bien, rien, je n'allais plus à l’école et ils ont commencé à m’envoyer des convocations. Et toi ?
– J’allais trop souvent à l’église, je crois.
– Tu as toujours été très pratiquant.
– Je n’ai pas été, je le suis, affirmai-je, convaincu.

J’étais content de rencontrer une connaissance, et ce fut réciproque, il avait à peine un an de plus que moi. On l’appelait Robertico. Un bon garçon, d'une bonne famille. Nous avons donc essayé de rester ensemble et de passer le peu de temps que nous aurions en faisant des conjectures sur ce qui nous attendait.

Cette fois-là également, il y avait beaucoup de militaires. C’étaient en majorité des officiers du ministère de l’Intérieur avec leurs uniformes reconnaissables entre tous et leur figure impassible. Comme si on allait nous envoyer au combat, il y avait aussi beaucoup de soldats avec des fusils. Les Sacker, Arroz Blanco et avaient été relégués au second plan. J’ai cru voir le « sergent » Aguilera.

Au bout d’une heure, ils ont commencé à nous appeler par nos noms dans un porte-voix. C’était un officier du ministère de l’Intérieur qui faisait cela. Au fur et à mesure, des compagnies de 120 hommes se sont formées. Par chance, Robertico et moi, nous nous sommes retrouvés dans le même groupe. Nous nous sentions ainsi moins isolés.

Pendant ce temps-là, une colonne de camions soviétiques ZIL munis de poteaux en bois faisaient leur entrée dans le campement ; je n’en avais jamais vu autant. Robertico et moi, nous nous sommes regardés : ce sont ces véhicules qui nous transporteraient à notre destination.

L’appel semblait ne jamais vouloir finir quand, vers 11 h, ils nous ont fait marcher au pas militaire jusqu’aux camions. Nous n'avions pas le droit de parler. Ils nous avaient interdit aussi de boire alors que le soleil ne nous laissait aucun répit. J’ai aperçu une ambulance plus loin. Je ne sais pas s’ils ont pu s’en servir, il y avait tant de monde !

On donna l’ordre de monter dans les camions et ce sont les soi-disant sergents qui étaient chargés de nous pousser comme du bétail. Sacker et compagnie se sont amusés à nous crier dessus pour que nous montions le plus rapidement possible. Ils ne nous laissaient même pas le loisir d’avoir peur : « Vite ! Bougez-vous ! Allez, bande de fainéants ! » « Fainéant toi-même, fils de pute », répondit entre les dents un de ceux qui montait.

Je ne sais pas combien de temps nous sommes restés à attendre dans ce satané véhicule. On avait peu d’espace pour bouger, mais au moins, on pouvait fumer et parler. Alors que certains s’enfermaient dans un silence de mort, d’autres maudissaient à voix basse le mauvais quart d’heure qu’on nous faisait passer. Le dernier à monter fut un milicien armé d’une mitraillette, à la mine patibulaire, qui n’arrêtait pas de nous fixer.

D’où nous étions, j’ai pu voir qu’une jeep du ministère de l’Intérieur mènerait le convoi qui nous conduirait à notre destination toujours inconnue. Un camion bondé de soldats armés, probablement du ministère de l’Intérieur également, suivrait. Et à tous les quatre ou cinq véhicules, il y aurait une jeep avec des militaires.

Notre camion se mit en marche, provoquant une secousse qui nous fit presque perdre l’équilibre. Nous avions le droit de parler, mais à mesure que nous sortions du campement, très vite un silence étrange envahissait tout l’espace. « Advienne que pourra », me dis-je.

mardi 6 novembre 2018

DESTINATION INCERTAINE (par Víctor Mozo)


Je suis sorti du comité militaire en me disant que Dieu était en train de resserrer son étreinte. Je n’arrêtais pas de me répéter qu’il s’agissait d’une simple convocation, mais certains doutes m’assaillaient. Et s’ils m’envoyaient aux UMAP ? La conversation que j’avais eue avec Jorge Llaguno quelques jours auparavant me laissait songeur. Pourquoi appelaient-ils tant d’hommes plus âgés si le service militaire n’était obligatoire que pour les jeunes de 16 à 27 ans ? Pourquoi tant de mépris envers ceux qui pratiquaient une religion ?

En juin, pendant que la ville de Camagüey se préparait tranquillement à ses carnavals avec leurs comparsas, leurs congas et leurs couleurs, dans tout Cuba les comités militaires s’activaient pour livrer une main-d’œuvre abondante et bon marché. Comme beaucoup d’autres, je ferais partie de cette livraison, comme s’il s’agissait d’un paquet de plus que la hiérarchie révolutionnaire offrait en cadeau à son commandant en chef. La « fabrication » de l’Homme nouveau, calculée le plus froidement et méthodiquement possible, était en marche.

J’ai eu à peine le temps de penser aux carnavals. Vers la fin de la première semaine de juin, on m’a de nouveau convoqué ; ce serait le dernier rendez-vous. Et cette fois-là, les choses se passèrent rapidement. Je suis tombé encore une fois sur le « sergent » Aguilera, lequel, après avoir fait preuve d’une courtoisie inhabituelle, me dit : « Vous devez vous présenter le vendredi 24 juin à 6 h du matin, à l’unité où vous avez l’habitude d’aller marcher le dimanche. N’apportez que votre brosse à dents et de la pâte dentifrice. Et allez chez le coiffeur pour vous faire faire la coupe militaire. Les coiffeurs sont au courant », ajouta-t-il, avant de me donner un papier sur lequel était écrit que je devais me présenter à tel endroit, à telle heure, et, en lettres plus petites, « paragraphe tel de la loi du service militaire obligatoire ». Je sentais mes jambes flageoler. « Et où m’envoient-ils ? », arrivai-je à demander d’une voix qui devait trahir ma peur.

– Vous le saurez quand vous arriverez à destination.
– Mais... c’est pour mes parents, qu’ils le sachent.
– C’est tout, vous pouvez vous retirer.
– Mais...

Il se leva et, sans me regarder, appela le suivant.

« Ça y est », ai-je pensé. En sortant, j’ai examiné ceux qui attendaient. « Ils sont foutus comme moi et ils ne le savent pas encore. » Quelques visages se sont fixés dans ma mémoire, comme celui de cet homme qui avait l’allure d’un dandy, vêtu d’un costume et d’une cravate, qu’on aurait dit prêt pour aller à une fête des quinze ans en plein avant-midi.

Tout de suite, je me suis rendu à la cantine pour annoncer cela à mon père. Aujourd’hui, j’ai bien l’impression que je lui apportais en fait un souci de plus. « Bon, mon garçon, advienne que pourra. Où est-ce qu’ils t’emmènent ? », me demanda-t-il en gardant un air stoïque.

– Je ne sais pas.
– Ils ne te l’ont pas dit ?
– Je le saurai quand j’arriverai à destination.
– J’essaierai de m’informer auprès d’un ami.

Mais papa ne réussira pas à savoir où ils allaient m’envoyer.

L’idée de me faire raser la tête ne me plaisait pas et j’irais à la dernière minute. À partir de ce moment-là, les jours passeraient en coup de vent. Je voulais profiter de ce qu’il me restait de liberté. Je n’arrivais pas à imaginer l’avenir.

Quand maman apprit la nouvelle, elle se mit à pleurer. J’avais beau lui dire que beaucoup de jeunes faisaient leur service militaire, elle ne voulait rien entendre. Je ne lui avais jamais parlé du peu que je savais des UMAP. Était-elle au courant de quelque chose ?

Le soir du 23 juin, je me suis rendu à la cathédrale comme d’habitude pour aller dire au revoir à mes compagnons. L’atmosphère n’était pas vraiment gaie. Chacun venait me donner un conseil, essayant de m’encourager, surtout les plus vieux. Quelques jours auparavant, j’étais allé voir Mgr Adolfo, alors évêque de Camagüey. « Pense au pire qui peut t’arriver et garde la foi », m’avait-il dit.

Cette nuit-là, je n’ai presque pas dormi. Entre les pleurs de maman, les tentatives de papa pour la consoler et les mille et une choses qui me passaient par la tête, il me fut difficile de trouver le sommeil.

À 5 h, papa est venu me réveiller. Le déjeuner fut frugal : un peu de café et un morceau de pain. « Il n’y a plus de lait, mon garçon », m’avait-il dit. Je faisais le brave, mais en dedans, la peur me tenaillait. Les adieux ont été brefs. « Essaie de nous envoyer ton adresse ! », s’exclama papa.

Après avoir embrassé mes parents, je suis sorti de la maison. J’imagine la douleur et l’angoisse qu’ils ont dû ressentir à ce moment-là. Je pense à ce drame qui s’est répété dans des centaines de familles qui ont vécu la même chose. Ce n’est qu’aujourd’hui, maintenant que je suis père, que je me rends compte de cela. Une tristesse infinie allait brusquement remplacer le vide que je laissais dans la maison. C’était le 24 juin 1966.

mercredi 31 octobre 2018

DIEUX ÉTREINT MAIS N'ÉTOUFFE PAS (Par Victor Mozo)

Photo courtoisie d'Maria Obregon

 Même si la phrase qu'avait prononcée Llaguno, « tant qu’ils ne t’enverront pas te faire raser le crâne, tout va bien », me laissa songeur, ma vie continuait sans préoccupations. En fait, j’en avais une : celle de me faire raser, mais parce que ça ne m’irait pas bien. Quand on a 16 ans, c’est presque une obligation d’être bien peigné et bien habillé. Vanitas vanitatum et omnia vanitas, me dis-je maintenant en souriant lorsque je repense au passé.

En général, le mois de mai 1966 s’était bien déroulé. J’étais même allé faire un voyage à Santiago de Cuba et à El Cobre avec mes amis de l’église, pour la célébration du cinquantenaire de la patronne de Cuba.

Virgencita del Cobre
flor de la sierra
que con amor el cielo
trajo a la tierra, trajo a la tierra.
Flor peregrina
de aromas y colores
sin una espina…

Cinquante-deux ans ont passé et je fredonne encore ce refrain.

Ce furent des jours très heureux. J’étais loin de m’imaginer qu’un mois plus tard le scénario serait complètement différent et que ma vie changerait, tout comme celle de bien des gens.

Quelques semaines après mon retour de Santiago, j’ai reçu deux autres convocations. La première, c’était pour aller faire de la marche militaire le dimanche suivant et la deuxième pour me présenter encore une fois devant le comité militaire. Tout à coup, ma mère qui ne parlait jamais de cela me dit, préoccupée : « Pourvu qu’ils ne t’emmènent pas. » Je savais que mes parents avaient ce pressentiment. J’étais le plus petit des quatre garçons, mes frères étaient plus vieux que moi, deux étaient à l’étranger, et celui qui restait à Cuba était déjà marié, avait deux enfants et ne vivait plus à la maison. « Non, maman, bien sûr que non », lui répondis-je pour la tranquilliser. « Tant qu’ils ne m’enverront pas me faire raser le crâne, il n’y a pas de problème », ajoutai-je. « Que Dieu t’entende », dit ma mère quelque peu résignée, alors qu’elle retournait à ses occupations.

La convocation pour la marche militaire se déroula plus ou moins comme celles d'avant : toujours les mêmes sergents-miliciens, toujours les mêmes harangues révolutionnaires, sans oublier les grossièretés contre tout ce qui touchait à la religion et qui faisaient la joie de ceux qui nous soumettaient à ce moment-là.

L’autre convocation, je ne le savais pas encore, serait l’avant-dernière avant qu’ils m’emmènent. Elle se passa au même endroit que les précédentes, à la différence que celui qui me posait les questions habituelles était un « sergent » du nom d’Aguilera, si ma mémoire ne me fait pas défaut. Un type maigre, dans la cinquantaine, avec les cheveux grisonnants et une fine moustache poivre et sel. À la manière dont ses subalternes s’adressaient à lui, j’avais l’impression qu’il occupait un poste plus important.

Je m’étais dit que cette entrevue ressemblerait à celles auxquelles j’étais déjà habitué, mais cette fois, les questions portant sur la religion se firent plus incisives : « Et quelle est cette idée de merde d’étudier pour devenir curé ? » Celle-là, je ne l’attendais pas ! Comme je ne répondais pas, il insista et lança presque en hurlant, pour que tout le monde l’entende : « Il y a mieux à faire dans la vie, merde ! » Tout ce que je trouvai à dire, sur un ton le plus innocent possible, fut : « Je n’étudie plus pour devenir curé, j’ai laissé le séminaire. »

– Mais tu vas toujours à l’église, non ?
– Oui.
– Et tu crois toujours en Dieu ?
– Oui.
– Alors c’est mal parti. Tu as deux frères qui vivent à l’étranger, pas vrai ?
– Oui.
– As-tu des contacts avec eux ?
– Oui.
– Quelle sorte de contacts ?
– Bien... familiaux.

Ces questions faisaient plus penser à un interrogatoire qu’à une simple entrevue. Comme s’il ne connaissait pas déjà les réponses. Je me souviens qu’il m’avait dit : « Ta maman va beaucoup à l’église, ton papa, moins. » Il savait absolument tout de notre vie familiale. « Ton frère qui vit ici est dans la bonne voie parce qu’il n’y va pas beaucoup. Toi aussi, tu vas rentrer dans le rang. » La convocation dura probablement moins d’une demi-heure, mais pour moi, cela sembla une éternité envahie par la peur.

Quand je suis sorti de son bureau, j’ai presque heurté celui qui passait après moi. Je ne l’avais jamais vu, mais il m’a dit, serein et d’une voix posée : « Dieu nous étreint, mais ne nous étouffe pas. » Puis il entra dans la pièce où l’attendait le « sergent » Aguilera. C’était un homme bien plus vieux que moi, il avait le double de mon âge. Ça m’a rendu songeur et les pensées qui venaient n’étaient pas précisément encourageantes. Le cercle se refermait et portait un nom : UMAP.

lundi 22 octobre 2018

LLAGUNO (par Victor Mozo)



Jorge Llaguno Cuéllar était venu à la messe que le père Tarcisio Villafuerte célébrait quotidiennement à la cathédrale, à 19 h. Llaguno n’était pas de la place. C’est pourquoi il attira l’attention du groupe de jeunes auquel j’appartenais et qui, presque tous les jours, se rendrait là, non seulement pour la messe, mais aussi pour s’amuser sainement entre amis.

Llaguno portait un uniforme que nous n’avions jamais vu. Il s’agissait d’une chemise grise avec, cousu sur la manche gauche, un insigne rouge avec le numéro un brodé et quatre lettres, UMAP. Pour compléter, un pantalon vert olive et une casquette grise, que Llaguno triturait à ce moment-là dans sa main pour ne pas l’oublier sur le banc, j’imagine. À la fin de la célébration, il s’était timidement approché de nous, non sans vaincre une certaine crainte. Les salutations échangées, nous l’avons invité à passer à la sacristie.

En ces temps-là, aller à l’église constituait un affront au système. Il fallait être audacieux. Sauf pour quelques personnes d’un certain âge qui assistaient quotidiennement à la messe, telle Mme Concha Sosa, une vénérable dame dont je n’ai pas oublié le sourire et la bonté, les autorités cherchaient constamment à nous éloigner de tout ce qui touchait à la religion, cet opium du peuple, selon Marx, et se montraient très préoccupées par ces jeunes qui se rendaient si assidûment à l’église.

L’uniforme et cet écusson avec ses quatre lettres qui ne me disaient rien m’intriguaient et je ne savais pas si je devais faire confiance ou me méfier. Mais dame Curiosité finit par s’imposer et c’est ainsi que j’appris que Llaguno venait de Cárdenas, qu’il était en permission pour 24 heures et qu’il ne connaissait personne à Camagüey où il faisait son service militaire dans une unité.

Une certaine confiance s’étant établie, un de mes amis, qui s’appelait aussi Jorge et qui se retrouverait également aux UMAP, lui avait fait remarquer que les recrues du service militaire ne s’habillaient pas ainsi. « Tu as raison, ai-je ajouté, ceux qui font le service militaire obligatoire portent une chemise et un pantalon vert olive, et sur leur écusson on ne voit que trois lettres : SMO. »

Llaguno prit un air pensif, cherchant quoi répondre. Comme il me l’avouerait bien plus tard, il avait peur : il se retrouvait avec des gens qu’il ne connaissait pas. Cette peur que nous connaissons si bien, nous, les Cubains, et dont nous mettons des années à nous défaire !

– Ça, c’est différent, dit-il d’un trait.
– Comment ça ? lui ai-je demandé, intrigué.
– C’est plus du travail qu’autre chose. C’est... la galère, parfois, balbutia-t-il.

Ça lui a tout pris pour sortir la dernière phrase.

– Mais c’est le service militaire ou non ?
- C'est ce qu'on dit, à cause des trois ans qu’il faut faire comme pour le SMO.
– Alors, qu’est-ce que ça signifie, UMAP ?
– Unité militaire d’aide à la production.
– Et le numéro un ?
– Premier contingent.
– Mais vous recevez un entraînement militaire avec des armes, non ?

Dans un geste, Llaguno se passa les deux mains sur le visage pendant quelques secondes et me dit : « Mon gars, si tu ne parles pas de la pioche et de la machette, je ne vois pas à quelles armes tu fais référence. »

Il prit un ton tellement sérieux que je suis resté surpris. Et il dut voir ma figure en forme de point d'interrogation. Et il avait raison, parce que je me suis rappelé ma rencontre avec le Noir Cordobí quand ce dernier m’a dit, pendant que nous attendions lors d’une convocation du comité militaire, que quelque chose n’allait pas. « Est-ce qu’ils t’ont déjà convoqué ? », me demanda Llaguno, interrompant ma cogitation.

– Oui, plusieurs fois.
– Tant qu’ils ne t’enverront pas te faire raser le crâne, tout va bien.

Ses derniers mots, s’il les avait prononcés pour dissiper mon inquiétude, ils étaient loin d’atteindre leur but. Le doute était semé dans mon esprit et à la prochaine convocation, je ne verrais plus les choses de la même façon.

La permission de Llaguno se terminait le lendemain et il devait y aller pour ne pas manquer le moyen de transport qui le ramènerait à son unité. Je le saluai et l’accompagnai jusqu’à la porte de la sacristie, qui donnait sur la rue Independencia. « Bonne chance », me dit-il, alors que je notais une certaine tristesse dans son regard. J’avais l’impression qu’il aurait voulu nous en dire plus et que la peur ne le lâchait pas. Je le reverrais presque un an et demi plus tard dans le bataillon30 ; à cette occasion, je ferais aussi la connaissance de son frère.

mardi 16 octobre 2018

EL CAMBIO (par Victor Mozo)

Mon grand-père, Don Leopoldo Mozo y Andrade

Comme l’année scolaire était déjà commencée quand je suis sorti du séminaire San Basilio Magno à la fin novembre 1965, mon père ne me laissa pas le choix et j’ai dû aller travailler avec lui à la cantine. En fait, ce qu’il restait de cette cantine qu’on avait inaugurée avec beaucoup d’illusions en 1959, dans le même local que ce qui avait déjà été El Cambio, « le coin du peso », comme l’annonçait l’en-tête des enveloppes qu’avait fait imprimer mon grand-père, Don Leopoldo Mozo y Andrade.

Faisant le coin entre Martí et Independencia, le bureau de loterie El Cambio avait d’abord été un magasin général quand il fut fondé par mon grand-père l’aube du XXe siècle, en 1909.

C’était alors un local assez grand avec des comptoirs et des cordes auxquelles pendaient les numéros qui seraient joués durant la semaine. Mon grand-père y avait aussi son bureau comprenant un pupitre sur lequel les piles de son appareil auditif lui servaient de presse-papier. Et sous la vitre qui protégeait ce pupitre, se trouvaient plusieurs photos de José Martí, que mon aïeul avait connu en République dominicaine, pays où était née sa mère et son épouse, ma grand-mère, ainsi que deux de ses enfants. Des années plus tard, une de mes tantes me conterait que mon grand-père admirait beaucoup l’apôtre de l’indépendance.

En plus de la vente de billets de loterie, El Cambio servait de bureau de change, ce qui explique son nom. J’ai vu souvent les vétérans des guerres d’indépendance s’y rendre pour percevoir leur pension. J’étais intrigué par le fait que la majorité de ces hommes, qui ne savaient ni lire ni écrire, signaient avec un « X ». Ensuite, mon père leur faisait appuyer le pouce sur un tampon d’encre pour que leur empreinte digitale serve de preuve.


Mon père, Rafael Mozo Castellanos
dans l'ancien bureau de mon grand-père
El Cambio approvisionnait aussi en billets de loterie quelques vendeurs ambulants qui allaient ensuite vendre à la criée leurs illusions à qui voulait bien les entendre. Il envoyait également des billets dans des villes comme Nuevitas, Florida, Ciego de Ávila, Morón pour n’en citer que quelques-unes. Je me souviens que mon père les rassemblait en paquets qu’il cachetait avec de la cire pour ensuite les expédier par train.

Un beau jour, œuvre de la mal nommée révolution, le bureau de loterie prit fin, avec l’arrivée de ce qui s’appelait alors l’Institut national d’épargne et de logement. Papa a donc dû délaisser la loterie et, pour profiter de ce local si central dont il avait hérité, il décida d’ouvrir ce qu’on allait appeler la Cafetería Mozo. À mon grand plaisir, les billets cédaient le terrain aux boissons fraîches, aux sandwichs et aux sucreries. C’était le bon temps, encore.

La Cafetería Mozo servait de lieu de rendez-vous pour les commerçants des alentours, qui venaient pour y prendre un café ou manger une crème glacée tout en jasant avec papa. Il y avait les Alfredo, dont l’un était propriétaire du magasin de draperies Los Muchachos, et dont l’autre, son beau-frère, dirigeait La Piragua, où on vendait des chapeaux et des vêtements pour hommes. Il y avait aussi les employés de la pharmacie de la Dre García Izaguirre, située juste en face de la cantine, et parmi eux, Pino, père de l’actuel archevêque de Camagüey. Tous ces commerces donnaient sur la rue Independencia. N’oublions pas non plus Balbis, propriétaire de Balbis Electric, ceux qui possédaient la quincaillerie El León, les Koricki, des Polonais, dont la devise était « Chez Koricki, on vend à bas prix », Alfonso Sedrés et son employé Pared, qui possédaient un petit atelier de réparation de montres et de bijoux situé juste à côté de chez nous. Au-dessus de la cantine, vivait avec son épouse M. Pascual, un des propriétaires de la quincaillerie Mimó et amateur de bons cigares. Et à côté, donnant sur la rue Martí, vivait Doña Juanita Revilla, une grande dame, à qui j’ai souvent rendu visite avec mon père.

Durant ma captivité dans les UMAP, beaucoup de ces souvenirs referaient maintes fois surface. Je tombais toujours sur quelqu’un qui me parlait de la cantine et même du bureau de loterie. À plusieurs reprises, ces conversations nostalgiques auront été une consolation pour moi parce que je me disais que j’avais eu la chance de vivre de belles choses, même si ce fut éphémère.

Durant les premiers mois de 1966, ma vie s’écoulait donc ainsi d’une convocation à l’autre, entre les chansons de Charles Aznavour et les émissions captées sur WQAM ou WLCY par ondes courtes. On ne travaillait pas beaucoup à la cantine étant donné qu’il y avait très peu de choses à vendre. L’époque où Andrés nous fournissait en crème glacée de différents parfums qu’il fabriquait lui-même sous le nom de Helados Delicias était terminée, tout comme avaient disparu les boissons Pijuán et les galettes Siré, pour ne nommer que celles-là. Les temps étaient maintenant de moins en moins bons.

mardi 9 octobre 2018

CUCUTA (par Víctor Mozo)

Parmi les convocations, qui arrivaient selon une fréquence irrégulière, s’en glissa une un peu différente : je devais aller passer un examen médical. « Quels emmerdeurs !», me suis-je dit. Je n’avais pas le choix et donc, un matin, je me suis présenté dans une polyclinique située sur la rue República. Après avoir remis l’habituelle citation au milicien de faction — et j’insiste sur le terme « milicien » parce que ceux qui s’occupaient de nous n’étaient presque jamais des militaires —, je me suis assis sur un banc en attendant qu’on m’appelle.
À côté de moi se trouvait un type tellement maigre qu’il semblait sur le point de casser en deux. Moi qui n’étais pourtant pas gros, je me sentais comme un Charles Atlas comparé à lui. Il s’appelait Manuel. Plus tard, je le connaîtrais sous le surnom de Cucuta. Cucuta aimait parler.
– Cette fois, ça y est, on est foutus, me dit-il.
– Mais non, c’est une convocation comme les autres, répliquai-je.
– Sapristi, viens pas m’embêter ! Je te dis que cette fois-ci ils nous emmènent !
Cucuta était aussi très expressif et autant il était maigre, autant sa voix portait. Son langage était populaire et franc, sans détour. J’ai dû l’interrompre parce que j’ai cru entendre mon nom, mais non, ils avaient appelé un certain Ricardo Tozo.
– Tu es un des Mozo d’El Cambio ?
– Oui.
– Mon paternel y achetait des billets de loterie, avant qu’ils foutent ça en l’air.
– Après, c’est devenu une cantine.
– Oui et on y faisait de bons milk-shakes, avant qu’ils foutent ça en l’air.
Chaque fois, Cucuta disait « avant qu’ils foutent ça en l’air » bien fort. J’aimais bien le ton provocant, sincère et audacieux qu’il adoptait. Nous avons donc passé le temps en parlant d’El Cambio ainsi que de la cantine et en fumant cigarette sur cigarette. El Cambio, le bureau de loterie de mon grand-père, était très connu à une époque. La conversation rendit l’attente plus supportable, jusqu’à ce qu’on appelle Cucuta et qu’il entre dans une petite pièce où l’attendait un médecin. Au bout d'un moment, vint enfin mon tour.
Le médecin qui allait m’examiner était connu, surtout dans le quartier de La Caridad. Il avait déjà la cinquantaine et, comme je l’ai su plus tard, était candidat à l’exil. Je n’ai pas oublié que lors de ce rendez-vous il me traitait de façon peu professionnelle, peut-être à cause de sa frustration.
« Assoyez-vous », me dit-il, comme pour me donner un ordre, et en me montrant une chaise de métal. Je me suis assis, je dois le reconnaître, pas très rassuré, et tout de suite il me posa des questions sur mon état de santé.
– Souffrez-vous de telle chose ?
– Non.
– Des maladies héréditaires ?
– Aucune.
Tout se déroulait normalement jusqu’à ce qu’il me demande :
– Des maladies vénériennes ?
– Non.
– Vous ne savez même pas ce que c’est.
Surpris, je lui ai répondu :
– Oui, je sais ce que c’est.
– Ne me dites pas !, rétorqua-t-il sur un ton sarcastique.
– Ce sont des maladies de l’appareil génito-urinaire comme la syphilis, la gonorrhée...
Il ne m’a pas laissé finir ma phrase. « Enfin, quelqu’un qui sait quelque chose », fit-il, mi-figue mi-raisin. Puis il a continué à me poser des questions, jusqu’à ce qu’il me remette un papier en me disant : « Allez à telle porte pour qu’on vous pèse et vous mesure. »
– C’est tout ?
– Oui.
Même s’il gardait son stéthoscope pendu à son cou, à aucun moment il ne m’a ausculté ni vérifié ma tension. Il ne m’a pas non plus envoyé faire des analyses de quoi que ce soit, ce dont je me réjouissais. Il a seulement rempli un formulaire en se basant sur les réponses que je lui donnais. L’examen médical ne fut pas plus compliqué que ça et ce n’est pas pour rien que par la suite je verrais des choses étranges.
Me peser et me mesurer a duré moins de cinq minutes. Comme je m’en allais, je tombai de nouveau sur Cucuta. « C’est de la merde. Vaut mieux se tenir prêt parce qu’ils vont nous emmener », insista-t-il, à la fois préoccupé et résigné, avant de me dire au revoir et de partir de son côté. Cucuta se voyait déjà faisant son service militaire, moi je continuais sans même l'imaginer.